Textes et photos: Marie-Ange Moret
Françoise Volpi
Blottie dans un méandre de l’Adige, Vérone demeure une ville de légende. Tout au long des siècles, la ville a su s’octroyer une identité particulière grâce à une histoire teintée par les couleurs pastel du romantisme.
Le soleil d’Italie caresse avidement les murs roses et les toits vermeils. Vérone est en quelque sorte une friandise, un amas de guimauve suave et sucré dans lequel on s’amuse et on se divertit. On la déguste, on la savoure et on demeure un peu béat, un peu rêveur… comme si on croyait, mélancolique, à l’amour vrai et immortel.
Renseignements:
Provincia di Verona Turismo
Barbara Gardini
Via d. Alpini,9 - 37121 Verona
Tel 045 8068680 www.provincia.vr.it
Biennale de Venise
Giardini et Arsenale
du 12 juin au 6 novembre 2005 www.labiennale.org
Article paru en Septembre 2005
Vérone dans l’histoire
Durant la domination romaine, Vérone tient une place prédominante au carrefour de la Ligure et de l’Adriatique. Sa position stratégique et commerciale en Italie du nord lui permet de se forger un rôle prépondérant sous l’empire, en témoigne son abondante architecture. En sillonnant la ville, on devine l’ancien contour de la cité romaine: deux larges portes blanches nous rappellent les voies d’entrée et de sortie des voyageurs. Etant donné l’intensité du transit, c’est également à cette époque que se construisent les arènes de Vérone. Néanmoins, la période de gloire de la ville s’achève avec la chute de Rome. Bientôt, la cité devient la proie des barbares. Ostrogoths, Lombards et Francs l’occupent tour à tour jusqu’à ce que les Hongrois l’assaillent. C’est seulement en 1107 que Vérone conquiert son autonomie. Le déclin des libertés communales coïncide avec l’ascension d’une puissante famille véronaise: Les Della Scala ou Scaligeri qui dominent la ville à partir de 1263 et durant 127 ans. Cette période constitue l’âge d’or de Vérone qui brille dans les domaines architecturaux et culturels. Gouverneurs très cultivés, Les Della Scala accueillent Dante à leur cour entre 1301 et 1304.
En 1405, la ville et son territoire passent sous la domination de Venise. Vérone prend peu à peu un statut d’avant-poste militaire dont le rôle et de contrôler le transit commercial entre les pays nordiques et la plaine du Pô. Pour ce faire, les Vénitiens rénovent les remparts que la famille Della Scala avait fait construire. En 1797, les Véronais soutiennent les Vénitiens dans leur révolte contre les troupes napoléoniennes. Cette insurrection se soldera par un bain de sang. A partir du XIXe, la domination des Habsbourg succède à celle des Français. Vérone devient désormais une véritable forteresse militaire d’une grande importance stratégique, authentique citadelle de défense des possessions autrichiennes en Italie. Vérone fut passablement altérée par la seconde guerre mondiale. Mais au sortir des hostilités, la ville a connu la fièvre de la reconstruction. De nombreux nouveaux quartiers ont vu le jour et l’activité industrielle s’est fortement développée.
A partir de 1935, Antonio Avena, directeur des musées municipaux entreprit de restaurer les divers vestiges historiques et culturels de la ville afin de la rendre davantage attractive. Désormais, le tourisme est en plein essor grâce à Shakespeare et à Roméo et Juliette mais également grâce au festival d’opéra qui se tient chaque année dans les arènes. La ville accueille aujourd’hui cinq cent mille visiteurs par an.
Les arènes de Vérone
L’amphithéâtre de Vérone, achevé en 30 av J.-C., est le troisième au monde par sa taille après le Colisée de Rome et celui de Capoue. Victime du tremblement de terre de 1183, la rangée extérieure d’arcades a presque complètement disparu: les anciens blocs de marbre carrés ne se découvrent que sur une petite partie. Le monument est néanmoins bien conservé. La seconde enceinte est constituée de vastes pierres blanches encore intactes. L’édifice forme une vaste ellipse de 436m de circonférence. Les Véronais qui sont passionnés de spectacle ont fréquenté assidûment les arènes tout au long des siècles. Ils ont entretenu et restauré le monument dont le rôle a évolué au fil du temps. A l’époque romaine, il pouvait accueillir la totalité des habitants de l’antique cité. On venait de toute la Vénétie pour assister aux jeux du cirque et aux combats de gladiateurs. Au Moyen-Âge, l’amphithéâtre recevait les tournois de chevaliers. Depuis 1913 ont lieu dans les arènes les exécutions publiques, pièces de théâtre et opéras. Aujourd’hui les représentations d’Aïda de Verdi et d’autres opéras célèbres peuvent attirer plus de 20 000 personnes.
En me rendant à la représentation de Nabucco, j’ai été séduite par l’ampleur presque mythique de l’opéra. Le spectateur d’une telle oeuvre reste sous le charme, touché par la folie des grandeurs d’un tel monument. La magie des décors et de la musique qui résonne fait vibrer nos cordes émotionnelles. Au dessus de nos têtes, la sombre voûte céleste nous ramène au plus profond de nous-mêmes, aux confins de nos impressions. Dans cet univers étrange et merveilleux, les dimensions spatiales se forgent au sein de notre perception et dans une synesthésie envoûtante, nos sentiments imprègnent nos sensations qui s’emmêlent et dansent au rythme de la musique et des ombres.
84e FESTIVAL 2006
Cavalleria Rusticana
de Pietro Mascagni Pagliacci
de Ruggero Leoncavallo Aida
de Giuseppe Verdi Carmen
de Georges Bizet Tosca
de Giacomo Puccini Madame Butterfly
de Giacomo Puccini
Le jardin du palais Giusti
Situés en bordure de la cité et confinés au carrefour de ruelles poussiéreuses, les murs décrépis du jardin Giusti se sont laissés envahir par les vignes sauvages. Le palais Giusti fut créé en 1580 et reflète toute la Renaissance italienne. L’artifice et le naturel sont délibérément juxtaposés. Les cyprès transpercent le ciel azur, le chant des cigales se marie au susurrement de l’eau qui glisse dans les majestueuses fontaines. Le gravier beige des longues allées crépite sous le pas du promeneur mélancolique. Des statues solennelles reflètent la confluence des genres gothiques, grecs ou latins qui vêtissent l’architecture véronaise. Les jardiniers semblent avoir pactisé avec le temps pour figer ce lieu dans l’éternité. Le parterre de buis, les Ginkgos importés d’Asie, les massifs de fleurs, les citronniers et le labyrinthe (conçu par Luigi Trezza en 1786) font de ce parc un rival du jardin d’Eden. Un petit chemin étroit et escarpé grimpe jusqu’à la colline qui domine le parc. En empruntant ce sentier, on atteint une petite grotte creusée dans la roche. La caverne expose des stalactites sombres et lugubres usées par les années. Au sommet du monticule, un large panorama s’étend sur Vérone: la ville, abritée par des toits pourpres, exhibe ses façades bariolées et ses trottoirs de calcaire rosé
Roméo et Juliette
William Shakespeare a établi dans la Vérone médiévale l’une de ses plus célèbres pièces en immortalisant le destin tragique de Roméo et Juliette. L’histoire des deux amants se déroule à l’époque de la seigneurie des Scaligeri et s’inspire vraisemblablement de la rivalité entre deux puissantes familles véronaises: les Montaigu et les Capulet. L’histoire des jeunes amoureux déchirés par les conflits de leurs deux familles a ému de nombreuses générations. On ressent dans la ville au-delà de ses cicatrices de guerre et de ses empreintes multiculturelles, une saveur de passion et de rêve. La tragédie de Shakespeare en est sans conteste la cause.
Que ce soit devant la maison ou sur la tombe de Juliette, on est immédiatement plongé dans un monde magique et mythique, bercé par l’amour. La prétendue tombe de Juliette est située dans une crypte, sous un cloître. Le sarcophage en pierre brute est très simple, mais l’atmosphère romantique qui règne dans le lieu est inoubliable.
La ville peinte
Les façades des maisons véronaises présentent de riches décorations. L’usage de peinture sur les faces externes est une technique antique que Vérone a particulièrement utilisée puisque durant la Renaissance elle était dénommée la cité peinte.
A la fin du Moyen-Âge, les murs de la ville furent recouverts d’une singulière protection qui consistait en une couche superficielle réalisée grâce la technique de la fresque. Ce procédé consiste à reproduire successivement et selon un cycle figuratif un même dessin géométrique initial ou à l’imitation d’un tissu ou d’une tapisserie.
Les agents atmosphériques, les incursions étrangères et les transformations des édifices ont endommagé une grande partie de l’aspect pittoresque et coloré de la Vérone d’antan. Heureusement, quelques fresques se sont conservées, par exemple, la maison Mazzanti à la piazza Erba. On retrouve dans plusieurs musées quelques vestiges de ces fresques. Ou alors, en sillonnant la vieille ville, on aperçoit au détour d’une ruelle, une façade défraîchie qui expose par inadvertance une véritable oeuvre historique.
Le château de Castelvecchio
Le château de Castelvecchio s’élève à l’ouest de la ville sur la rive de l’Adige. Il est sans conteste le monument le plus important de l’architecture civile du Moyen-Âge à Vérone. Monument massif, construit en brique rouge il fut édifié à la moitié du XIVe siècle par la famille Della Scalla. Par la suite, l’arrivée successive des Vénitiens, des Français et des Autrichiens et les différentes destinations de l’édifice (caserne, arsenal, prison) laissèrent des traces visibles: pour des raisons militaires, on abattit tours et créneaux qui ne furent restaurés que dans la première moitié du XXe siècle.
Le château abrite à présent le musée municipal. Celui-ci offre une large vision de l’école véronaise du
Moyen-Âge jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Il compte les oeuvres de grands maîtres vénitiens tels que Mantegna, Bellini, Tintoret ou Véronèse. Les diverses collections de peintures, de sculptures et d’armes blanches se répartissent dans les différents niveaux de la forteresse.
Le Théâtre Romain et le Musée archéologique
Le théâtre fut bâti au 1er siècle avant J.-C., sur une colline qui domine l’Adige. On y jouait des pièces durant l’empire Romain. Aujourd’hui, on donne toujours des représentations en plein air… seuls les auteurs ont changé. Le décor de la scène a cela de particulier qu’il est agrémenté du large panorama du lieu. Au premier plan, on aperçoit l’un des premiers ponts qui permettaient de traverser le fleuve et de pénétrer la cité: le seul qui soit parvenu jusqu’à nous. Les gradins du théâtre sont disposés en demi cercle et ont résisté à l’acharnement des siècles puisqu’ils s’exposent encore intacts. Couronnant le théâtre, le musée archéologique se déploie sur la cime du monticule. Par les soupiraux, on découvre une vue exceptionnelle: la ville semble suspendue aux nuages et confondue avec le ciel. On en oublierait presque de visiter le musée dont les collections sont pourtant splendides. Au fil des étages et des chambres se succèdent des mosaïques, des sculptures, des verreries et des poteries. En bref, un véritable livre des aventures historiques et culturelles de la ville.
Un coup de coeur à Vérone
Pour les épris de gastronomie, la ville offre un large éventail de restaurants dont les spécialités régionales et nationales demeurent fidèles à la tradition italienne. Les odeurs enchanteresses des cuisines envahissent les rues et à l’heure du repas, on succombe au plaisir de la table. On savoure des goûts à la fois vrais et particuliers dans une ambiance fraîche et chaleureuse.
Il y a toujours une raison particulière d’apprécier une ville ou un objet. Au-delà de la beauté culturelle que dégage Vérone, il y a au détour d’une large allée recouverte d’un sol délicat et pavé, une boutique captivante. La présentation des crèmes glacées sur le large comptoir vitré et décoré par des fruits soigneusement découpés nous donne l’eau à la bouche. Nous salivons bien quelques minutes avant se faire servir, après maintes hésitations quant au choix du parfum, une glace sans doute sortie d’un monde magique. Le goût crémeux, la saveur riche et sucrée vous glisse dans la gorge en vous renvoyant vers un univers imaginaire et peut-être même infantile. Bien meilleures que toutes les autres et généreusement servies, les glaces de «Patagonia» attirent un amas de touristes qui déambulent aux alentours du commerce. On tombe amoureux de ce marchand de glace de la rue Mazzini.
51e biennale d'art contemporain - Venise
Venise sait accueillir le tourisme, elle le prend par la main et l’emmène glisser sur ses eaux qui rampent et qui sussurrent autour de ses maisons et de ses rues étroites. On découvre l’artisanat, les masques, le verre de Murano et les gondoles. On se laisse bercer par l’ambiance particulière jusqu’à suivre le mouvement lent et entraînant de cette ville qui flotte et dérive sur l’air du temps.
Comme chaque deux ans, la biennale a lieu actuellement dans la capitale du romantisme.
Lorsque nous nous y sommes rendus, nous avons rencontré un artiste sur un quai du grand canal. L’air goguenard et espiègle, l’homme d’âge mûr a volontiers entamé la conversation et s’est lancé dans une véritable narration prosaïque quant à l’exposition: « la biennale de Venise n’est pas une galerie d’art à part entière. C’est un éventaire singulier qui s’affiche d’avantage socialement que culturellement». Ensuite, il a débité un éventail de métaphores pour décrire ce que nous n’avions pas encore découvert: « C’est un journal que l’on feuillette, c’est un jardin aux multiples fleurs. On nous propose une ouverture au monde, on nous emmène à travers des problèmes et une réalité actuelle ». Sans vraiment tenir compte de ces paroles dites à la dérobée, nous avons rejoint l’Arsenal: la partie de la biennale réservée aux jeunes artistes de moins de 35 ans.
Les oeuvres sont disposées les unes après les autres dans un entrepôt envahit par une douce lumière feutrée. Rapidement, on se retrouve complètement déstabilisé. Dans un univers sombre et obscur, on parcourt les murs abrupts et les hauts plafonds. Les artistes nous conduisent dans une perpétuelle recherche du déséquilibre, de la remise en question, de l’introspection ou au contraire, il nous guide vers la recherche et la compréhension d’autrui. On s’arrête quelques instants devant les vidéos. Des claquettes rythment une inlassable danse. Deux paires de jambes; celles de monsieur virevoltent et recherchent inlassablement celles de madame alors que cette dernière s’égare et revient titubant ou sûre d’elle. On pianote sur les machines à écrire, avec douceur ou rage on transperce et imprégne le papier de nos émotions.
En poursuivant la visite, on rejoint Il Giardini où une véritable joute interculturelle se déroule. Dans un festival digne de véritables jeux olympiques de l’art, on décerne des Lions D’or. On citera José Galindo, un Guatémaltèque qui remporte le prix des moins de 35 ans et Annette Messager, la représentante de la France qui gagne le prix de la participation nationale pour Il Giardini.
En pénétrant dans un pavillon, on aperçoit un autre monde, un autre savoir représenté par un matériel et un produit à part entière et souvent typique du lieu ou il a été réalisé. Par exemple, dans le pavillon uruguayen, c’est dans le cuir et la paille que Lacy Duarte présente la Madre Tierra (la Terre Mère). Les artistes affichent un talent souvent exceptionnel. Toutefois, l’aspect politique et financier encombre souvent le génie. On nous propose des parcelles artistiques truffées de messages nationalistes, comme un stade de foot entouré par une bannière aux couleurs vives et entachées d’annonces marketing. Il n’empêche que la biennale demeure un monde à partager. On s’acclimate au décor qui nous est livré, on apprivoise peu à peu les objets ordinaires dont on nous propose une réinterprétation particulière. On intègre une vision du monde dans une oeuvre et avec subtilité, l’art nous prend par la main et nous invite à reconsidérer notre opinion jusqu’à changer notre propre perception de l’univers environnant. Face au déséquilibre dans lequel nous
sommes plongés, c’est une nouvelle civilisation qui se crée ou du moins qui évolue. Tout au long de la visite, on se perd à travers des chemins obstrués, faconnés ou détruits par l’homme comme nous le proposent les pavillons belge et israélien. Ou alors, on se dirige vers l’ouverture et la mutation culturelle grâce à la présentation de l’Espagne.
Parfois, le concept qui s’affiche résonne d’avantage comme un cri que comme un murmure subtil. La Serbie-Montenegro nous présente un appel à l’humanité devant la terreur par le biais de collages percutants. Tout au long de la visite, nous sommes projetés dans un univers mystérieux et en mouvement qui nous renvoie une clarté illusoire. Au fond, c’est la volupté qui nous blesse ou l’horreur qui émeut. On ne peut pas échapper au message de tolérance qui émerge du lieu. Les expositions, souvent interactives, utilisent des moyens visuels variés. Elles sont à portée de tous et ouvrent les individus à un monde parallèle et en même temps miroir de notre propre société, de nos déceptions et de nos rêves universels.